Anthologie de la pensée juridique, politique et économique

Friedrich A. von HAYEK Vienne 1899 / Fribourg 1992

 

 

Tout le monde est unanime pour considérer Hayek comme l'un des plus grands penseurs du XX° siècle dans le domaine des sciences sociales.
Mais plus qu'un économiste, il s'interdisait toute limitation d'un champ de recherche scientifique.
«Personne ne saurait être un grand économiste en étant seulement économiste et je suis même tenté d'ajouter qu'un économiste qui n'est qu'économiste peut devenir une gêne, si ce n'est un danger».
Le personnage est planté.
Aucune discipline n'échappera à son intelligence : la sociologie, la philosophie politique, le droit, l'histoire, la méthodologie, la biologie, la psychiatrie, la neurologie, la psychologie, ...

Friedrich August Von Hayek est né à Vienne, il y a cent ans. Il a fait ses études de droit et de science politique àVienne où il a dirigé l'Institut Autrichien des Recherches Economiques.
Invité par Lionel Robbins à la London School of Economics, il reste en Angleterre pour enseigner à Londres.
Il publie «La route de la servitude» qui eut un succès considérable en 1944, diffusé à des millions d'exemplaires.
Il fonde, en Suisse, la Société du Mont Pèlerin en 1947 puis devient, en 1950, professeur à l'Université de Chicago. Il publie «La Constitution de la Liberté» en 1960.
Après avoir enseigné à l'Université de Fribourg et de Salzbourg, il obtient le Prix Nobel de Sciences Economiques en 1974.
Il meurt en 1992 sur ses terres autrichiennes, salué par tous comme «un philosophe et un prophète».
D'autres le considèrent comme un «hérisson».

Hayek est un économiste libéral et conservateur, partisan d'une liberté «qui est en même temps la discipline de la liberté» ; pour lui, le contrôle ou l'intervention de l'Etat dans un marché libre suscite des maux tels que l'inflation, le chômage, la récession, la dépression et, enfin de compte, le totalitarisme.

De son libéralisme, il en déduit un grand scepticisme sur le pouvoir qu'à l'homme de faire du droit. Il croit plus en la faillibilité et aux ignorances de l'homme et donc en la tradition et la spontanéité du droit.

Pour lui, le droit échappe au pouvoir de l'homme et son évolution obéit à d'autres forces :
«L'instrument principal du changement délibéré dans la société moderne est la législation... Faire le droit est nécessairement un processus continu, dans lequel, chaque pas produit des conséquences jusqu'alors imprévues sur ce que nous pourrons ou devrons faire ensuite» ...

«La législation ou confection délibérée des lois a été décrite à juste titre comme l'invention humaine la plus lourde de conséquences, ses effets portant plus loin que l'invention du feu ou de la poudre à canon.
A la différence du droit lui-même, qui n'a jamais été «inventé» au sens même du terme, l'invention de la législation est intervenue relativement tard dans l'histoire du genre humain. Elle a placé, entre les mains des hommes, un instrument d'une grande puissance, dont ils avaient besoin pour réaliser de bonnes choses...
Elle a ouvert à l'homme des possibilités entièrement nouvelles et lui a donné conscience d'un pouvoir accru sur sa propre destinée...
Le droit, au sens de règles de conduite obligatoires, est certainement aussi ancien que la société... Pour l'homme moderne, l'idée que toute loi gouvernant l'action des hommes est le produit de législateurs, semble si évidente que l'affirmation que le droit est plus ancien que la confection des lois a presque les caractères d'un paradoxe.
Pourtant, il ne peut y avoir de doutes : le droit existait depuis fort longtemps lorsque les hommes s'aperçurent qu'ils pouvaient faire des lois ou changer le droit...
Dire que toute la loi peut être et doit être le pouvoir de la libre intervention du législateur est matériellement faux ; elle est un produit erroné du rationalisme constructiviste».

Il passera sa vie à dénoncer les méfaits du constructivisme. Il estime que la «présomption fatale» des hommes qui ont cru, au cours de ce XX' siècle, pouvoir construire une société sur des bases scientifiques, suivant des principes rationnels, n'a réussi qu'à inventer un univers concentrationnaire :
«Nous devons nous faire à l'idée encore étrange que, dans une société d'hommes libres, la plus haute autorité doit en temps normal n'avoir aucun pouvoir de commandement, ne donner aucun ordre quel qu'il soit. Son seul pouvoir devrait être celui d'interdire en fonction d'une règle, de telle sorte qu'elle devrait sa suprématie à sa fidélité, en tout acte, à un principe général.
Seuls les fous croient tout savoir, mais leur nombre est grand».

Il affirme la faillibilité et les ignorances de l'homme :
«Nous devons rappeler une fois de plus le fait fondamental : l'impossibilité pour qui que ce soit de connaître tous les faits particuliers sur lesquels est fondé l'ordre global des activités dans une Grande Société. C'est une des étrangetés de l'histoire actuelle, que dans la discussion des règles de conduite, ce fait social ait été si peu pris en considération, alors que seul il rend intelligible la signification de ces règles. Les règles sont un artifice pour parer à notre ignorance constitutive. Il n'y aurait pas besoin de règles parmi des gens omniscients qui seraient d'accord sur l'importance relative de tous les objectifs particuliers».

Cette ignorance congénitale de la totalité des informations est un bien : elle est la source du droit et la cause du progrès.
L'information est toujours imparfaite, incomplète et coûteuse à obtenir, ce qui explique l'économie de marché :
«La liberté, laissée à chacun d'utiliser les informations dont il dispose ou son environnement pour poursuivre ses propres desseins, est le seul système qui permette d'assurer la mobilisation la plus optimale possible de l'ensemble des connaissances disperses dans le corps social».

Parce que la règle de droit échappe en partie au pouvoir de l'homme, sa formation obéit à d'autres forces, une spontanéité des coutumes.
La politique ne gouverne pas le droit et le droit a un pouvoir très limité pour gouverner les hommes :
« ... Le système des règles dans son ensemble ne doit pas se structurer au dessein des juges ni des législateurs.
Il est l'aboutissement présent d'un Processus évolutif au cours duquel la croissance spontanée des coutumes et les améliorations délibérées des détails d'un système existant auront constamment réagi les uns sur les autres...
Aucun système juridique n'a jamais été combiné comme un tout et même les diverses entreprises de codification ne firent rien de plus que systématiser un corps de droit existant, en même temps qu'elles le complétaient ou en éliminaient les contradictions».

«La liberté des Britanniques, qu'au XVIII° siècle le reste de lEurope se prit à admirer si fort, ne fut pas originairement le fruit de la séparation des pouvoirs entre le législateur et l'exécutif comme le croient les Britanniques les tout premiers et comme ensuite Montesquieu l'enseigna au monde entier.
Ce fut plutôt la conséquence du fait que la loi qui gouvernait les décisions des tribunaux était le droit coutumier, une loi existant indépendamment de la volonté-de quiconque et qui, à la fois, s'imposait à des juges indépendants et se développait par eux; une loi dans le domaine de laquelle le Parlement n'intervenait que rarement, surtout pour éclaircir les points douteux dans le cadre d'un corps de droit ordonné».

De son attachement à la liberté et de son scepticisme vis-à-vis du pouvoir de la loi, il tire un lien important entre la propriété, le droit et la liberté, la supériorité de la jurisprudence sur la loi écrite, que le droit n'est pas lié à la contrainte et que le droit est lié au marché.

«Les bonnes clôtures font les bons voisins : les hommes ne peuvent se servir de leurs connaissances pour parvenir à leurs objectifs sans se heurter les uns aux autres, que si des frontières nettes peuvent être tracées entre leur domaine respectif de libre utilisation, fondement sur lequel toute civilisation connue s'est édifiée.
Le droit, la liberté et la propriété sont une trinité indissociable.
Il ne peut y avoir de droit, au sens de règles universelles de conduite, qui ne définit les frontières des domaines de liberté en posant les règles qui permettent à chacun de savoir où il est le maître de ses actes».

Il estime que la jurisprudence est supérieure à la loi.
Selon lui, la notion de droit n'est pas liée à la contrainte et revient sur le caractère spontané de la règle du droit et il refuse la construction d'un droit artificiel à coup de règlement régenté par l'administration.
Les démocraties subissent le déclin du droit, parce que les assemblées législatives, voire même les gouvernements, se sont arrogés le pouvoir de faire le droit au mépris de toute tradition juridique et, finalement, au mépris des droits individuels.

C'est dans «La Route de la Servitude» qu'il dénoncera les totalitarismes du XX° siècle. Il explique qu'il n'existe pas de différence de nature, d'une part entre hitlérisme et stalinisme et, d'autre part, qu'il n'y a qu'une simple différence de degré entre la socialo-démocratie, le socialisme et le communisme. Toutes ces idéologies menacent les libertés individuelles et publiques et multiplient les privilèges.

Hayek nous invite à découvrir le monde intellectuel de la liberté, de l'efficacité de la libre entreprise. Il nous invite àdécouvrir l'efficacité créatrice de l'être humain, son besoin de liberté pour exprimer sa personnalité, sa dignité.

Personnage, attachant et complexe, à découvrir absolument pour comprendre les maux de notre civilisation.

A lire:
«Scientisme et Sciences Sociales » Ed. Agora
« Droit, Législation et Liberté », Ed. PUF
L'ALEPS, 35 av. Mac-Mahon, 75017 Paris, a réalisé sa XXII° université d'été de la Nouvelle Economie sur l'héritage dHayek.

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